Le martyr du syndicalisme

hebergeur image En 1910, une vague de grèves déferle sur la ville du Havre. Ces grèves, soutenues par la Bourse du Travail propre à la ville industrialo-portuaire, se soldent en majorité par de belles victoires pour les ouvriers. Le syndicat des charbonniers, nouvellement reconstitué, en prend acte et décide de faire valoir, à son tour, ses revendications. Démunis, alcooliques pour la plupart, touchés par le chômage et la pauvreté, les charbonniers sont isolés, déclassés. Bon nombre d’entre eux vivent sur les quais, dorment dans des wagons désaffectés avec femme et enfants. La misère comme seul bagage, les charbonniers havrais voient leur emploi précaire menacé sérieusement, dès l’été 1910, par l’installation sur le port d’un nouvel appareil de levage, surnommé le « Tancarville », créé par l’ingénieur Clarke. Cet engin révolutionnaire remplaçait le travail de près de 150 ouvriers.

Avec l’appui de la Bourse du Travail, le syndicat des charbonniers se lance à la conquête de ses revendications salariales et sociales. Mais les portes du patronat restent closes. Jules Durand, alors secrétaire du syndicat des charbonniers, ne désespère pas et multiplie les réunions syndicales. La grève est déclarée le 18 août 1910. Un climat de tensions s’installe très vite. Les pressions patronales s’intensifient et le travail des non-grévistes met à mal l’action entreprise par les charbonniers en lutte. Le 9 septembre 1910, un non-gréviste dénommé Louis Dongé, fortement alcoolisé, prend à partie des charbonniers grévistes, tout aussi alcoolisés que lui. Il les provoque, sort même un pistolet de sa poche, une rixe s’ensuit. Dongé est désarmé et roué de coups par ses adversaires. Il meurt le lendemain matin à l’hôpital.

Le 10 septembre, une enquête sommaire est menée sur le port et le 11 septembre au matin, la police vient chercher Jules Durand à son domicile ainsi que les frères Boyer, c’est-à-dire tous les responsables du syndicat des charbonniers. Menottes aux poignets, les prévenus ne connaissent pas les raisons de leur arrestation. En réalité, les autorités les accusent d’avoir fait voter le meurtre de Dongé lors d’une réunion syndicale à la Bourse du Travail et d’avoir organisé un guet-apens. La machination débute alors. Des témoins à charge sont achetés, les jurés sont influencés par une presse conservatrice qui forge l’opinion, l’indépendance du juge d’instruction n’est pas respectée, des témoins à décharge ne sont pas entendus… Dès lors, les ouvriers charbonniers, pris sur le fait en train de frapper Dongé, écopent de peines allant de 8 à 12 ans de bagne. Les frères Boyer, eux, sont acquittés. La peine la plus lourde est réservée au jeune anarchiste Jules Durand. En effet, le secrétaire du syndicat est accusé d’avoir une responsabilité morale dans le meurtre de Dongé et est condamné à mort le 25 novembre 1910 malgré son innocence.

A l’annonce du verdict, Jules Durand tombe en syncope et est pris de convulsions. Il vient d’être condamné à avoir la tête tranchée sur l’une des places publique de Rouen. Le choc est tel qu’il ne reprend connaissance qu’au sein de sa cellule où on l’a revêtu d’une camisole de force. Libéré de ses liens seulement le lendemain, il intègre le quartier réservé aux condamnés à mort où une cellule austère, éclairée de jour comme de nuit, l’attend. Des chaînes lui sont tout de suite mises aux pieds et une cagoule noire lui est imposée à chacune de ses sorties de cellule. Les autorités prennent en effet le parti de préserver au mieux la vie des condamnés afin de la leur ôter plus tard grâce à la guillotine républicaine. Dans les premiers temps de son enfermement, Jules Durand garde espoir et malgré une crise de larmes le premier jour, affirme son courage. Il est aisé de constater cette réalité grâce aux lettres qu’il est autorisé à envoyer les 27 et 28 novembre 1910 à ses proches. René Coty, son avocat, a déposé un pourvoi en cassation pour annuler la sanction dont son client est frappé. Tous les espoirs résident dans cette ultime action. Le 22 décembre, le pourvoi en cassation est rejeté. Jules Durand est désemparé, il casse tout dans sa cellule. La camisole de force l’étreint une nouvelle fois, et ce jusqu’à Noël. Jules Durand aura plusieurs crises dans sa cellule, illustrant son désespoir, même après que le président Fallières ait commué sa peine en sept ans d’emprisonnement le 31 décembre 1910. Sept ans de prison pour un innocent, c’est toujours sept ans de trop.

En réalité, la rupture se fait véritablement au mois de février 1911. En effet, la correspondance s’arrête. Jules Durand commence à tenir des propos incohérents lors des visites effectuées tous les quinze jours par son père, et multiplie les crises. La folie l’a gagné. Les yeux injectés de sang, vieilli, terriblement amaigri, Jules Durand apparaît comme l’ombre de lui-même. Ses défenseurs prennent conscience de son état et redoublent d’efforts afin de le faire sortir de prison avant qu’il ne soit trop tard. Même la prison souhaite son départ ; les gardiens et le personnel soignant de la prison n’arrivent plus à le gérer, ils n’ont pas été formés à cela. Les recours à la camisole et aux calmants deviennent alors systématiques. La peur que Jules Durand meurt fou en prison devient une obsession. La mobilisation autour de cette affaire soulève les masses : c’est « l’Affaire Dreyfus du pauvre ».

Grâce à une lutte effrénée et à une mobilisation de premier ordre, Jules Durand est enfin libéré le 16 février 1911. Lorsque le directeur de la prison vient lui annoncer sa libération, Jules Durand ne veut pas le croire. Il se met en colère, pense que les autorités souhaitent l’emmener dans un asile à cause de ses crises de folie. Il exige que son père vienne le chercher.

A sa sortie, Jules Durand apparaît à ses camarades venus l’attendre tel une bête apeurée. Il flotte dans les vêtements qui lui ont été remis. Il ne les avait pas portés depuis son transfert à Rouen. Blême, dégarni, amaigri, Durand est marqué par la malnutrition, la folie, la dureté du régime carcéral. Hébété, il éprouve des difficultés à parler. Au Havre, un meeting est organisé pour l’accueillir. La foule est en liesse à la gare, les rues sont bondées. Le rendez-vous est donné à la Maison du Peuple. Jules Durand paraît perdu. Porté à la tribune, il bafouille quelques remerciements puis se retire.

Le retour au domicile familial est plus dur que prévu. Jules Durand, qui vit avec ses parents, sa compagne et sa toute jeune fille dont il ne réalisera jamais l’existence, continue d’avoir des crises de folie. Tout le monde pensait que son séjour en prison l’avait affecté mais qu’il s’en remettrait vite une fois rentré chez lui. Or il n’en est rien. Jules Durand multiplie les crises d’angoisse et devient dangereux pour ses proches. Eleveur de pigeons voyageurs, il les étrangle un à un. Il met le feu au plancher de l’appartement de ses parents et défenestre le Christ qui trône dans le salon en lui demandant des comptes. Mais ce qui impressionne le plus ses proches et voisins, ce sont ses crises de violence et d’angoisse. Jules Durand se sent persécuté. Une peur en particulier le paralyse : il craint que ses geôliers reviennent pour lui percer le dessous de la langue avec une épingle et ainsi l’empêcher de parler.

hebergeur imageLes crises de Jules Durand ne sont plus gérables. Avec tristesse, son père décide de le placer, en avril, au sein du service des  agités de l’hôpital Pinel du Havre. Malheureusement, son cas est trop grave et le personnel soignant est vite débordé. Il est alors envoyé à l’asile des Quatre-Mare à Rouen. Lors du trajet, Jules Durand est anéanti et pleure dans les bras de son père car il pense que la justice le renvoie en prison. Très peu de temps après son internement, les autorités décident de le transférer à Sainte-Anne en région parisienne où d’éminents psychiatres comme Magnan travaillent. En effet, en hauts lieux, on doute de la folie de Durand et on aimerait trouver des antécédents familiaux. Pendant un an, les psychiatres de Sainte-Anne vont examiner Durand avant de le renvoyer aux Quatre-Mare où il finira sa vie, aliéné, en 1926 à l’âge de 46 ans.

Longtemps, sa famille et ses amis se sont demandés ce qui avait déclenché une telle folie. Aux Quatre-Mare, Jules Durand a des moments de lucidité mais la plupart du temps, il tient des propos incohérents.

Plusieurs facteurs sont à relever. L’annonce du verdict est terrible et reste la cause première du choc psychologique. La justice n’est jamais allée aussi loin dans la peine d’un militant syndicaliste. Certes, les arrestations et l’enfermement des mois entiers font presque partie du quotidien des militants et responsables syndicaux au Havre : Camille Geeroms, secrétaire général de la Bourse du Travail, Gaston Laville, son prédécesseur, en font la dure expérience. Ici, le secrétaire du syndicat des charbonniers est condamné à mort. Le verdict est un véritable traumatisme. Transparaît véritablement le désir des autorités de punir la voie révolutionnaire et syndicale. Jules Durand est un syndicaliste anarchiste, il devient le martyr du syndicalisme havrais.

La seconde cause qui émaille l’esprit de Jules Durand est bien sûr le port de la camisole de force qui lui sera imposé dès son entrée en prison en tant que condamné à mort. Il la porte plusieurs fois. Le port de la camisole est rude et affecte les cerveaux les mieux construits. En outre, il est indispensable de relever les conséquences psychologiques résultant du régime réservé aux condamnés à mort avec notamment les chaînes fixées aux pieds en permanence ainsi que la cagoule noire enfilée à chacune des sorties de cellule (promenades, passages à l’infirmerie, visites…).

Enfin, il faut s’intéresser au traitement infligé personnellement à Jules Durand lors de son séjour en prison. En effet, lorsqu’il revient chez lui, il a peur que ses gardiens reviennent lui percer la langue afin qu’il ne parle plus, qu’il ne déverse plus ses paroles de syndicaliste révolutionnaire. Cette torture n’a bien évidemment pas été prouvée mais il est aisé de supposer qu’elle a eu lieu. Ce qui a été prouvé par contre, c’est que Jules Durand, lors de son incarcération, a subi des sévices moraux et corporels dont il ne se remettra jamais.

La reconnaissance tardive de son innocence en 1922 et la lutte virulente de la population ouvrière portée par les syndicalistes havrais, par certains parlementaires et par la Ligue des Droits de l’Homme, ne permettront pas au « martyr du syndicalisme » de retrouver ses esprits. Si ce n’est pas la guillotine aiguisée par la justice française qui fit perdre la tête à Jules Durand, la folie s’en est chargée.

 

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5 réflexions sur “Le martyr du syndicalisme

  1. Quel parcours de vie qu’il à eu Jules Durant, le syndicalisme à cet époque était très mal vu.
    Dans notre canton en 1913 une manifestation syndicaliste à dégénéré ….la police à tirer….2 morts
    Beaucoup de pluie ce matin…..du coup ma balade prévu tombe à l’eau !!!
    Bonne journée
    Bisous

  2. J’ai toujours pensé que le syndicalisme était trop incisif dans ses décisions et ça n’a pas changé depuis cette époque. Des martyrs ou des pertes d’emploi, c’est le résultat des exigences de certains de leurs membres qui ne reculent devant rien pour soutenir leurs idées
    Guy..

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